Je dois ajouter que cette boutade n’amène les rires que de quelques-uns.
Les deux autres qui se refusèrent à signer donnèrent cette raison : qu’ils avaient voté suivant leur conscience et qu’on aurait par trop à faire s’il fallait revenir sur chaque affaire jugée.
Evidemment : mais j’eusse été tout de même curieux de connaître le dossier des deux précédentes condamnations de Cordier. S’il fut jugé alors comme nous l’avons jugé hier…[8]
[8] Aussitôt que j’eus un jour libre, j’allai au Havre et rendis visite à la mère du condamné. J’eus quelque mal à la retrouver, car la pauvre femme avait dû changer d’adresse pour fuir les propos et les regards injurieux des voisins. Dès qu’elle comprit pourquoi je venais, elle m’entraîna dans une petite pièce écartée où les ouvrières qu’elle emploie ne pussent pas nous entendre.
Elle sanglote et peut à peine parler ; une de ses filles l’accompagne, qui complète les récits de la mère :
— Ah ! Monsieur, me dit celle-ci, ça a été une grande misère pour nous quand mon autre fils (le puîné) a été pris par le service. Il était de bon conseil et Yves l’écoutait toujours. Quand il s’est échappé de la colonie, il n’a plus osé habiter à la maison, par crainte qu’on ne le reprenne. C’est alors que, sans domicile, il a commencé de fréquenter les pires gens qui l’ont entraîné et perdu.
Tous les renseignements que je recueille ensuite sur Yves Cordier — de sa mère, de sa sœur, de son dernier patron, de son frère que je vais voir à la caserne — confirment entièrement l’opinion qui commençait à se former en moi :
Yves Cordier est sans jugement ; de tête faible et déplorablement facile à entraîner. Bon à l’excès, disent-ils tous : c’est dire aussi : sans résistance. Son désir d’obliger autrui va jusqu’à la manie, jusqu’à la sottise. C’est pour un camarade « qui en avait besoin » qu’Yves Cordier aurait volé une vieille paire de chaussures, son premier vol.
Quand, à la colonie pénitentiaire, sa mère, usant de la permission, lui apportait des friandises : « Si c’est pour lui que vous apportez ça, Madame, lui disait le gardien, c’est pas la peine ; il donne tout aux autres et ne gardera rien pour lui. »
A la colonie, sur les conseils d’un camarade, il se fit tatouer le dos de la main gauche. Un autre camarade lui persuada, aussitôt après, que ce tatouage apparent pourrait le gêner dans la vie, et Yves, docile à ce nouveau conseil, appliqua sur le tatouage un emplâtre de sel et de vitriol qui lui mangea la chair jusqu’à l’os (et c’est pourquoi, le jour du délit, il avait sa main en écharpe).