A cette époque, il avait déjà fait les Réfractaires, ce chef-d'œuvre de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à l'Événement, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques boulevardières.
Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et publiées sous ce titre: la Rue, en un volume devenu introuvable, et dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la chanson des bois, des champs, Mai, la Lessive, la Rue de province, les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.
Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été, quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine parfumée de son Moulin.
Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes, ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une égale et tendre admiration.
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Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
Pour la première fois, en ce moment, paraissait la Rue, son journal, qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: la Rue, qui lui est cher:—une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de numéraire. Aussi bien la cuisine en était-elle curieuse à observer, chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle, manuscrits et cornets de frites, aliments confondus de l'esprit et du corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles, chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les épreuves.—Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant, lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.