—«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à prendre: attendre sa majorité.»

Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un enterrement».

L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie! s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il, qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!... Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il, et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la Cour des fatigues de la journée[233].»—Ce sont là des impressions dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234].

[233] Histoire de la Régence, t. I, p. 38.

[234] Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à l'ouvrage de Chéruel: Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre, etc... Voir aussi, du même auteur, sa Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon, p. XLI et suiv.

Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite? Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre. Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les usurpations commises; couper court à tout empiétement par des mesures arrêtées d'avance,—ce que Novion nommait «des précautions de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance, on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de compte[236]:—c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715, arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle travailla dans la suite avec une énergie désespérée.

[235] Mémoire du Parlement, du mois d'avril 1716.

[236] Journal de Mathieu Marais, t. I, p. 157.

Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif, n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient, d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes, d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient rien pour tourner en ridicule la partie adverse.

[237] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 420.