—Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires. On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr, accueillerait les mêmes abus!

[258] Œuvres d'Étienne Pasquier, t. II, p. 327.

Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe entière lançait ces paroles de combat:

—Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!

Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme excessive,—nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259]. C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi, dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.»

[259] Consulter à ce sujet la relation de Florimond Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!» Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.—Voir aussi les Mémoires de Mathieu Molé.

Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du 2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264].

[260] Écrits inédits de Saint-Simon, t. III, p. 383 et suiv.

[261] 30 mars 1716. Journal de Dangeau, t. XVI, p. 352.

[262] Collection du greffier Gilbert de Lisle.