—Euripide est dévoré par la meute d'un roi de Macédoine.

—Sophocle est traîné comme un vieux fou devant l'Aréopage par ses enfants irrévérencieux.»


Les historiens qui blâment Julien l'Apostat trouveront toute naturelle la conscience méridionale de Henri IV.


Panthères et léopards ont une robe d'étoiles; mais le tigre est zébré de grandes zones; il n'a jamais été tigré. On aura confondu, dans nos premières ménageries, les rois et les reines de la race féline, et l'usage aura religieusement consacré l'erreur populaire.


Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du matin. Aux derniers plans du paysage, comme un fil d'araignée jeté dans la brume d'or, la courbe d'un pont suspendu mariait deux collines. Le soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie; toutes les cloches étaient en branle, l'orgue chantait et le vent tiède et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues robes cheminaient vers l'église, et les petites vieilles, proprettes et réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages, comme une sainte lumière des coeurs. Depuis, vous avez vu bien d'autres villes, plus grandes ou plus célèbres; mais la première est restée comme une vivante image incrustée dans votre souvenir. Plus tard, vous avez voulu la revoir; vous l'avez longtemps cherchée sans pouvoir la retrouver. Vous ne saviez plus son nom: «Était-ce en France, ou sur un versant d'Espagne? N'était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la Moselle ou du Rhin? Peut-être au pied des Alpes la retrouverais-je? Je me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris.» Mais non; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait ... vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant: «Si j'entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais.» Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là; vous tressaillez: c'est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé l'oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois près d'elle sans le savoir; c'est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous y courez en toute hâte; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans votre coeur l'orchestre magique des lointains souvenirs. Enfin, vous entrez dans la ville de vos rêves; mais vous ne la reconnaissez plus. C'est bien elle, pourtant; voici le mail, le pont là-bas, le clocher, l'église, rien n'y manque; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants déguenillés et pleurards. «Quel changement! dites-vous; est-ce possible! c'est une erreur, sans doute.» Pauvre homme! Toi seul as changé.


Les robes jouent un assez grand rôle dans notre existence d'homme. Lorsque percent nos premières dents, que nous bégayons nos premières syllabes et que nous essayons notre premier pas en trébuchant, notre petite main s'accroche à une robe, la robe de la jeune et gracieuse femme que Dieu fit notre mère. Elle, tricotant nos bas ou brodant nos vestes futures, va tout droit son chemin sur le haut tapis des salons ou le sable fin des allées, n'osant détourner la tête pour ne pas décourager nos efforts ..., mais son coeur a des yeux. Elle est un écho de nos moindres mouvements. Elle chemine heureuse ... l'enfant grandira ... et peut-être un jour sera Duguay-Trouin, Pétrarque ou Vélasquez;—elle est la mère d'un homme qui doit dompter la mer ou conquérir des âmes.—Au printemps de la vingtième année, le frôlement d'une robe éveille une tempête en nous; nos oreilles tintent, nos yeux se troublent; quelque chose nous prend à la gorge et paralyse nos paroles; avec quelle joie nous verserions tout le sang de nos veines pour un seul pli de cette robe qui passe!—Et plus tard, quand nous avons vu soixante et quelques fois s'effeuiller la cime rougeâtre des marronniers, que l'heure est venue de quitter la scène, que nous nous sommes couchés pour passer bientôt par cette petite porte basse ouvrant sur les grandes régions inconnues; alors, si à notre oreiller nous entendons le bruit d'une robe qui veille, nous savons qu'une belle main pieuse est là pour clore nos paupières. Cette suave pensée nous console presque de mourir, nous aide à passer doucement, à nous éteindre comme la dernière lueur d'un cierge béni, qui se fond dans un flot parfumé de cire blanche.