Toujours aussi la religion y demeura cordiale et, si j'ose dire, bon enfant. Les prédicateurs du moyen âge savaient gaillardement, par quelque comparaison familière, retenir l'attention de leurs ouailles, tel ce théologien qui comparait l'Église à une ânesse :

“La tête, c'est Christus ; les deux oreilles représentent les deux testaments : le vieil et le nouveau. Les quatre jambes, ce sont les quatre évangélistes. Le derrière, c'est l'Enfer autour duquel bourdonne un essaim de moucherons qui sont les mauvais écoliers, lesquels veulent aller en enfer. Mais la queue qui frétille, brandille, et les fouaille sans répit, ce sont les bons prédicateurs dont la parole vaillante les empêche de tomber dans le gouffre.”

Les curés gardent aujourd'hui encore cette humeur volontiers populaire. Ils se mêlent à la vie de leurs ouailles, et, fût-ce même du haut de la chaire, ne dédaignent pas, quand il le faut, de les stimuler avec quelque verdeur. Témoin ce prêtre de campagne qui, un dimanche de Pâques, voyant des commères s'agiter et regarder l'heure, fit une pause et, goguenard, les interpella : “Allons, allons, ne vous tortillez pas tant : votre choucroute ne brûlera pas ; je vais avoir fini.”

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C'est qu'autant que l'instinct religieux, l'Alsacien a l'instinct démocratique. Sans doute la vie communale des petites républiques du moyen âge le lui a-t-elle inoculé dans le sang. Les bourgeois des villes du Rhin n'estimaient pas leurs filles un mauvais parti pour un empereur. Même la monarchie absolue fut impuissante à changer tout à fait cet état d'esprit. La Grande Mademoiselle nous conte avec quelle aisance, dans le voyage de 1673, un bonhomme de bailli de Châtenois, qui jadis avait été précepteur à Paris, interpellait Louis XIV et lui demandait sans façon des nouvelles des uns et des autres. Le brave Rapp ne fut pas toujours beaucoup plus protocolaire avec Bonaparte. Un jour, lisons-nous dans les Mémoires d'Isabey, “Rapp, étant de service, dut annoncer les envoyés de Corse. Malgré les gestes du premier Consul qui l'invitait à se retirer, il demeure dans le salon. Après l'audience, Bonaparte lui demande pourquoi il n'avait pas voulu sortir : ‘Téné, chénéral, répond Rapp, avec sa forte prononciation alsacienne, tous ces Corses sont des s… coquins.’ Cela dit, il vient dans la pièce où nous étions réunis nous conter la chose. ‘Che crois que che fiens de tire une pétise,’ ajoute-t-il en se grattant la tête. ‘Tu en es bien capable,’ s'écria en riant Savary. A dîner, le premier Consul, prenant un air sévère, demande à Madame Bonaparte si elle avait entendu dire que tous les Corses étaient des coquins. ‘Demande à Rapp, ajoute-t-il, il te le dira.’ Puis il partit d'un franc éclat de rire auquel nous nous joignîmes tous. Il augmenta la confusion de ce pauvre Rapp. Ce fut, au reste, la seule punition que le premier Consul lui infligea.”

Napoléon eut raison de ne pas se montrer plus rigoureux : vingt-trois blessures reçues à l'ennemi témoignèrent que Rapp maniait mieux le sabre que la langue.

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Au reste peut-être le grand empereur lui-même n'eût-il pas réussi à faire de ces têtes carrées d'Alsaciens des courtisans. Le goût de la plaisanterie, de la satire, a toujours fleuri entre le Rhin et les Vosges.

COLMAR.