Sentimental et fortement épris de tous les liens de la famille, l'Alsacien du moyen âge n'en a pas moins autant que quiconque raillé l'état de mariage, cet “état d'une douceur qu'on peut appeler gâtée et mêlée d'amertume et comparer à une belle pâtisserie à la croûte bien dorée et dont la pâte délicieuse serait lardée de mouches.” Il n'a pas plus épargné les femmes, dont les meilleures, nous dit-on, mettent à une si rude épreuve la patience de leurs maris : “De quelque façon que vous les épluchiez, le diable est toujours dans vos épinards.” Hélas! c'est de leur origine même qu'elles tiennent cette loquacité qui nous désespère : “Car Adam a été fait de terre, Eve d'une côte d'Adam. Or mettez de la terre dans un sac et dans un autre des os, secouez les tous les deux, c'est le second évidemment qui fait le plus de bruit” (Kœnigshoven).

Traitant ainsi ce qu'il respecte davantage, on conçoit que l'Alsacien ait toujours été plus disposé à railler toute autorité qui lui semble oppressive qu'à s'incliner devant elle. Ses nouveaux maîtres depuis 1871 l'ont bien éprouvé. Par la plume de ses publicistes comme par le crayon de ses dessinateurs, l'Alsace ne s'est pas fait faute de dauber le professeur pédant, le fonctionnaire gourmé et l'émigré famélique sous lesquels le plus souvent s'offre à elle la civilisation allemande.

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Mais fût-elle parfois mordante, la satire alsacienne n'est pas venimeuse. C'est l'humour, non la haine qui l'inspire. Jusque dans ses antipathies, l'Alsacien demeure bonhomme. S'il n'est pas gobeur pour ce qui vient du dehors, il ne tient pas non plus à se “monter le cou.” Ce qu'il revendique, c'est le droit de continuer à être ce qu'à travers les siècles il a toujours été : lui-même. Aujourd'hui encore, au touriste qui passe, sa vigoureuse personnalité se manifeste par toutes sortes de signes. Entre tous il en est deux qui ne peuvent passer inaperçus : le costume et l'accent.

Le costume d'abord. Avec des variantes de village à village, nous le connaissons bien.

“Les hommes, décrit Paul Acker, portent le pantalon noir, la veste courte et noire aussi, le gilet rouge à double rangée de boutons, ouvert sur la chemise de toile blanche, le feutre noir. Naguère les vieux portaient un ample habit noir avec un tricorne et les anabaptistes une redingote sans bouton. Pour les femmes une jupe froncée à la taille, fermée sur le côté et bordée d'un long ruban de velours à fleurs polychromes ; rouge si la femme est catholique, verte si elle est protestante. Un corselet de velours ou de soie à fleurs d'une grande richesse de couleur ; un plastron ou avant-cœur chargé de paillettes d'or et d'argent et de verroteries, brodées en dessins variés sur un fond de fantaisie ; une collerette en fil crocheté et tricoté à la main ; sous le corset la chemise ; la dentelle de ses manches répète toujours les motifs de la dentelle de la collerette ; sous la jupe un jupon de flanelle avec un dessin à grands ramages sur fond de couleur ; le jupon est fortement froncé à la taille et le bas est garni d'un large ruban écossais qui dépasse la jupe ; sur le corselet un fichu de soie brochée à longues franges, de couleurs chatoyantes, croisé sur la poitrine et plissé à la nuque ; à la ceinture un tablier en soie, d'une couleur s'harmonisant avec les nuances du fichu et retenu par un large ruban de soie en couleurs assorties qui fait le tour de la taille et retombe en longues brides sur le devant ; des bas en coton blanc tricoté à la main et des chaussures ornées d'une bouffette de velours assorti au ruban du bas de la jupe. Enfin la coiffe en velours brodé de paillettes d'or et d'argent et surmontée du grand nœud en faille noire dont les fronces exigent un tour de main difficile à acquérir.”

Sans doute en Alsace comme ailleurs la couleur locale s'efface et les choses tendent à s'uniformiser. En plus d'un endroit les modes se transforment à l'instar de Paris. Plus d'une “Meyele” accorte pense gravir un échelon de l'échelle sociale en abandonnant la coiffe ancestrale pour un chapeau hideux agrémenté le dimanche d'un “gomme il faut” : (lisez : voilette). N'importe. En Alsace plus qu'ailleurs le costume subsiste, marque l'empreinte tenace d'un particularisme volontaire et délicieux.

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Et il y a aussi l'accent.

La langue populaire de l'Alsacien est on le sait le “dietsch,” un dialecte d'origine germanique vigoureusement modulé. La domination française l'a respecté. Il a naturellement continué à subsister depuis. Il n'a pas cessé de marquer d'une intonation originale et inoubliable le langage de l'Alsacien alors même que celui-ci renonce à s'exprimer dans son idiome provincial.