L'a-t-on assez plaisanté, ce fameux accent alsacien! Mon ami Carlos Fischer en a analysé les composantes autant en linguiste qu'en psychologue.

Il se manifeste d'abord par la fréquence du “cuir,” et puis, peut-être d'une façon encore plus caractéristique, par une espèce de “chantonnement sui generis… Il traîne nonchalamment, puis, tout d'un coup, on ne sait pourquoi, pique en l'air, en quelque sorte, et plonge ensuite, toujours sans raison, en abusant lâchement, au bout d'une phrase, de l'inertie des dernières syllabes, pour les entraîner dans sa chute imprévue.”

Au passif du “cuir” alsacien, il y a des anecdotes qui sont pour ainsi dire classiques. Vous connaissez, n'est-ce pas, la fameuse charade : “Mon premier il a tes tents, mon second il a tes tents, mon troisième il a tes tents…” Et le “tout” est “chalouscie”!

Et aussi l'histoire de la brave femme qui met un écriteau à sa fenêtre pour annoncer qu'elle Carde les Matelas et les Enfants ; et l'aventure du monsieur qui, dans un établissement de bains, ayant demandé un peignoir se vit vertement rabroué par la tenancière indignée : croit-il donc que chez elle les clients se baignent dans des tonneaux?

Pourtant le cuir est moins tenace encore que la mélopée. Elle reparaît, au moins par accès, jusque chez les Alsaciens les plus déracinés. C'est, à n'en pas douter, la combinaison de l'un et de l'autre qui, en 1860, faisait admirer au duc de Palikao la facilité des Alsaciens pour les langues. Car, entendant deux braves troupiers Strasbourgeois du corps expéditionnaire d'Extrême Orient causer entre eux avec des modulations étranges et inintelligibles, il ne mettait pas en doute qu'ils n'eussent appris le Chinois!

Gardons-nous au surplus d'exagérer la blague. Lequel d'entre nous, aujourd'hui, passé la frontière, l'entend, cet accent, sans un petit serrement de cœur? Et puis, quoi, savons-nous pas que selon le proverbe : “Chaque oiseau chante comme il a le bec fait.”

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Le bec de l'Alsace a cette particularité entre d'autres d'être bien endenté. La chose vaut bien un chapitre original.

CHAPITRE VI
“L'ALSACE À TABLE”

L'Alsace à table : c'est le titre d'un volume délicieux où avec une érudition minutieuse, souriante et de bonne compagnie, M. Charles Gérard, Alsacien d'adoption, a évoqué les splendeurs gastronomiques de sa petite patrie. C'est celui d'un chapitre nécessaire dans toute esquisse de l'Alsace.