A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle la chasse nocturne. Elle va de la forêt de Sengen à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au Storkennest.

Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen ; on entendait des hurlements. On pouvait percevoir dans l'air ces paroles : “Plus loin, plus loin! le chien de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à Wettersweiller!”

Une autre fois des jeunes gens faisaient paître leurs bestiaux dans la prairie. Il était tard et ils allaient rentrer quand ils s'entendirent appeler par leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux mains et répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le frappaient violemment au visage.

Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient chez eux, revenant du vignoble de Herrlisheim. Il faisait sombre. Une des filles s'arrêta à la hauteur du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit appeler par son nom : “Catherine! Catherine!” Elle se dirigea vers l'endroit d'où partait la voix, croyant que c'était un de ses compagnons qui l'appelait. La voix s'éloignait ; elle la suivit. On la trouva morte le lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois de Stœdtlin. Elle avait été appelée par les chasseurs nocturnes dont ses compagnons avaient bien entendu les cris.


Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de ses montagnes, au bord de ses rivières et de ses lacs bien d'autres personnages singuliers : des géants de tout poil, des fantômes de toutes formes, des nains qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines, des fées, des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs enlacés qui disparaissent dans les étangs ; des hommes volants, des hommes noirs et des hommes de feu. Il y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a mille animaux dont vous ne sauriez trop vous méfier : bêtes noires, loups difformes, chats blancs, moutons et ânes démesurés. Dans le petit lac de Bœlchen vit, parmi d'autres poissons étranges, une truite qui porte un sapin sur son dos. Le veau fantôme de Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et les écrase de son poids. Le Letzel, monstre à queue d'argent, oppresse les dormeurs. Quand vous avez le cauchemar, c'est qu'il est assis sur votre cœur. C'est lui qui empêche certains enfants de se développer ; s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce.

Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine diabolique. Sachez vous y prendre, vous déjouerez la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les sorcières sont innombrables, là même où vous les attendez le moins. Voici un excellent moyen de les dépister :

“Prendre un œuf pondu le vendredi saint ; regarder à travers cet œuf les assistants à l'église ; les sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont à la main un morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir de l'église avant le Pater et de casser ou de jeter l'œuf ; sans cela les sorcières pourraient jouer un mauvais tour au curieux.”

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De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit partout. On le voit révoquer en doute les traditions les mieux établies. N'empêche qu'aux yeux des petits enfants au moins, deux personnages gardent leur prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron ou de fillette délurée dont le cœur ne frémisse d'espoir et d'obscure appréhension à cet avertissement : “Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas ne t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp t'oubliera!”