C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui encore, dans bien des villages et même dans certaines maisons bourgeoises, le grand St. Nicolas, précédé de sa clochette argentine, vient faire son entrée à neuf heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui ouvre la porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse, le visage disparaissant dans une ample barbe blanche. D'une voix solennelle — qui quelquefois ressemble à celle de tel membre absent de la famille (mais qui donc songerait à le remarquer?) — il donne sa bénédiction et pose des questions insidieuses aux parents et aux mioches qui se cachent dans les jupes des mères et des grandes sœurs : est-ce qu'au moins on est toujours sage? Si les réponses sont favorables ou à peu près, il tire de sa hotte quelques jouets, des friandises, et les dépose dans les petites mains impatientes. Mais que les mamans soupirent et hochent la tête, alors les sourcils du grand saint se froncent. Non seulement sa hotte demeure close, mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de chaînes et des grognements. Et il avertit d'une voix de menace. Quand Christkindel, la dame de Noël, viendra faire sa visite annuelle, elle aura pour l'escorter son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les polissons ne se sont pas amendés, ils feront connaissance avec ses verges.
JEUNE ALSACIENNE.
St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix heures, tout le monde est assemblé autour du sapin illuminé. Un tintement de clochette. La porte s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël, Christkindel, fait son entrée dans un rayonnement. Sa voix mélodieuse souhaite à tous le bonjour, recommande de ne point oublier le bon Dieu et le petit Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la distribution des sucreries, des fruits confits, de tous les trésors qu'elle a apportés aux enfants sages dont les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas. Mais les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères qui leur furent donnés?
Presque toujours la réponse est oui. Au moins ils ont fait effort… Mais il arrive que des pécheurs endurcis ont volontairement persévéré dans leur mauvaise conduite.
Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp apparaît dans l'embrasure de la porte. C'est un géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête est couverte d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se ferme. Des chaînes s'entrechoquent à sa ceinture, ses gros sabots claquent sur le parquet. Brandissant ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de terreur, des sanglots, des protestations désespérées de sagesse… A la prière de Christkindel, le bourreau se laisse attendrir une dernière fois. Mais l'année prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il n'est point de cœur si corrompu qu'une épreuve pareille ne bouleverse et ne remplisse des meilleures résolutions.
Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir, naquit à ce qu'il semble au XVe siècle. Vers 1495, Jean de Dratt, maréchal de la cour de l'électeur palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes sortes de vexations sur les bourgeois de Wissembourg et de Landau. Rançonnant les voyageurs, pillant les villages, usurpant les droits de chasse et de pâture, il encourut pendant de longues années la malédiction de tous. Si bien que longtemps après sa mort les parents qui voulaient faire peur à leurs enfants continuèrent à les menacer du féroce Jean de Dratt, autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu Hans Trapp. C'est ainsi que, passé à l'état de croquemitaine, le souvenir du redoutable baron sert aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots et, en faisant passer un petit frisson, rend plus exquise la joie de Noël.
CHAPITRE VIII
FRIEDLI ET TRINELE
(Récit d'autrefois)[2]
[2] Voir les charmants souvenirs de Mme Gévin-Cassal sur la Haute-Alsace.
Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils, de parcourir rapidement ses sites célèbres et, entre deux randonnées d'auto, de jeter un coup d'œil à ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez dans ses villages, si, attablé dans la salle à poutrelles de quelque auberge rustique, devant un fricot fumant sur la nappe blanche, vous ne prenez langue, entre deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec la forte fille aux pleines joues rouges qui vous sert, avec l'aïeule qui au coin du poêle tourne encore du pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le colporteur qui mange un morceau en buvant le café.