Je sais un petit village du Sundgau où chaque été, au seuil d'une maisonnette au toit énorme, cabossé, expressif, un grand vieux bien brave fume une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup de serpe et est vêtu d'une blouse méticuleusement propre. A côté de lui est assise une vieille à la petite bouche ridée. Ses traits sont demeurés fins sous le bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux de ses cheveux blancs. Ses doigts déformés manient encore le tricot ou jouent en tremblant un peu avec la frange du fichu de soie noire.
Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent d'abord avec effarement. Je m'approche en soulevant mon chapeau :
— Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele?
Alors la vieille joint les mains et glapit avec jubilation :
— Jeses Gott, c'est le monsieur de chez Schmidt.
Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les phalanges :
— “Nuntetié”! à la bonne “hère,” ça fait plaisir “du jour d'aujourd'hui” de voir des gens qui n'oublient pas.
Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait ou un verre de vin sucré, avec un morceau de kugelhopf ou un wecken. Nous échangeons les propos ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont parlent les journaux. Et puis — oh! je suis rusé — peu à peu l'entretien dérive vers le domaine du souvenir, vers tout ce qui s'est passé “dans le temps.” Alors voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans la soirée sereine pleine de parfums, de sonnailles de troupeau et d'appels de cigale, les choses d'aujourd'hui s'éloignent, s'estompent, s'évanouissent, et c'est la vieille Alsace, joyeuse et familière, qui tressaille, rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit.
C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup plus d'un demi-siècle), à la veillée aux noix, que le Friedli du père Steiner et la Trinele de chez Keslach ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient en éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux contaient des histoires d'Afrique ou d'Italie, ils échangeaient entre eux des regards, et leurs mains, brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine à minuit à se séparer.
Au mardi gras tous deux ont “schiblé” ensemble. Selon la coutume, les garçons du village avaient passé la journée à quêter, de maison en maison, des bûches, de la paille, des fagots, et aussi des beignets et des sucreries. Le soir l'homme de paille (le “Sündebock”), le mannequin comique farci de bois résineux, était dressé sur la grande place. Et l'on y mettait le feu au milieu de la population réunie. Quand il a eu achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et les garçons, donnant la main aux filles, ont sauté par dessus. Après est venu le tour des “schible.”