— Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle Trinele?
Justement la mère Steiner et la mère Keslach avaient l'œil ailleurs. Trinele n'a pas dit oui, mais elle n'a pas dit non, non plus.
Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une mince planchette trouée au milieu, l'a approchée du brasier et, une fois enflammée, l'a fait tournoyer en chantant à demi-voix de manière à n'être compris que de sa voisine :
Schib dehors, schib dedans.
Mon cœur j'y mets.
Vole en l'air et dis
Si Trinele m'aime.
Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la planchette. Si elle s'était éteinte, cela aurait signifié que Friedli n'avait rien à espérer. Mais voici que la planchette a décrit une courbe immense, pareille à une parabole de flamme, d'où jaillissait une pluie d'étincelles… De nouveau les yeux de Friedli et de Trinele se sont rencontrés et puis détournés.
La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers… A travers champs, on a entendu caqueter les cailles. Le printemps radieux a épanoui sa splendeur. A la Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au millepertuis : c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a cueilli un brin, tout couvert de rosée, et avec toutes sortes de précautions l'a posé sur sa fenêtre : si de trois jours il n'est pas fané, c'est que peut-être bien il y a un garçon au village qui pense à elle.
Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean gardait sa fraîcheur. Aussi quand, un après-midi, Trinele, qui était avec sa mère en train de ravauder des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère Steiner toute flambante sous son “mieder” neuf, son châle frangé et son large tablier de moire noire, elle a senti son cœur battre très fort et saisi un prétexte pour s'échapper : il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y avait des œufs au poulailler?…