— Ah! cela a été une fameuse affaire.
Au matin du grand jour, après une nuit un peu agitée — dame, monsieur, n'est-ce pas!… — Trinele a été réveillée par une fusillade : c'étaient, tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée. Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour l'assister, a revêtu sa toilette de noce : neuve toute entière, depuis les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.
Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle sous le toit conjugal : le lit, la batterie de cuisine, le linge, la vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille traditionnelle enrubannée d'écarlate.
UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.
Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte. Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé celle de sa fille : “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.”
Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf. On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de lever le coude…
— De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!
— Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux, comprenez-vous…
Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie… En route pour l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée, prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux ; moment palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets. Les filles ont bien prévenu Trinele : “Plie le doigt pour que la bague n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et Friedli est renseigné par ses camarades : “Si elle plie le doigt, marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle…”