A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières salves de coups de fusil.
Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée avec son Friedli — enfin seuls.
— Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?
— Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur…
Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace.
CHAPITRE IX
LE SOUVENIR
Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout entier.
Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui, parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie.
Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller… Morsbronn… Noms sinistres… Et pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la bataille?
C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la lisière des arbres.