C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge de cavalerie infructueuse de Bonnemain ; plus loin, par delà le petit bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers, vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion était ouverte.
Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé sur le champ de bataille.
Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif, conduite par un cocher grisonnant.
— Vous êtes du pays?
S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient comme si c'était d'hier.
— Un enfant, monsieur, vous comprenez!…
Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les noms ; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du côteau ; Elsasshausen avec ses fermes ; Morsbronn aux rues tournantes où s'effondrèrent les survivants de la charge.
De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs : chapelles, colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a enveloppées de troène et d'aubépine blanche…
Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots : “Defuncti adhuc loquuntur” : “Les morts parlent encore.”
Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.