C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent, chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.
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Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le salut militaire parce que vous portez le ruban rouge ; chez le paysan ou l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le voyage de Nancy ou de Belfort ; chez ces jeunes gens qui, tout à coup, guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes, débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.
CHAPITRE X
NOËL D'ALSACE
C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans ; et le petit Jean qu'on appelle Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un peu haletants, ils se taisent ; ou bien, éperdus, les bavardages s'exaspèrent… Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis : le paradis où l'ange d'or éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués par des faveurs roses.
Pour la dixième fois, Hansli murmure :
— Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la boîte de soldats de plomb?
La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte, figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française!
Maternelle, Idelette rassure le petit frère.
— Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste?