Il fait un très beau temps de soleil. Comme maman est toujours un peu fatiguée, papa l’a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des blanches. On les fait passer dans une main et puis dans l’autre, en les faisant sauter comme ça. C’est un jeu très compliqué. On ne peut pas l’expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de sa nounou qui la promène. De temps en temps elle la dépose dans une petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu’elle se tienne tranquille.

A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle tient un poulet qu’elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C’est pour faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser, vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros rires. C’est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il n’aime pas beaucoup qu’on crie comme ça. Et maman non plus. Ça n’est pas convenable. Il a bien envie de dire quelque chose ; mais il réfléchit que c’est inutile : on l’enverra promener. Alors il se tait.

Il s’approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout ce bruit ? Enfin, tant mieux ! alors elle ne crie pas. Dès qu’elle est réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce qu’elle a donc toujours mal ? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le dos, on la secoue, on lui donne à téter, on la berce, on la promène. Souvent rien n’y fait. Qui sait ? peut-être qu’on se trompe. Peut-être qu’elle n’a pas mal. Peut-être qu’elle a des chagrins. Ça arrive aussi, ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté. Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre parce qu’ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu.

C’est sûr qu’à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très beau, mais c’est tout autre chose pourtant. Maman s’en rapprocherait plutôt, mais elle n’a pas d’ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie, il vaut mieux n’en pas parler : Jane a le nez et le menton trop pointus, et un peu de moustache ; nounou ressemble juste à un éléphant ; Thérèse est bien trop vieille ; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et c’est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n’est pas un ange, il le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu’il était un petit diable. Pourtant, Mme Ray s’est écriée l’autre jour qu’il avait une figure de chérubin. Et un chérubin, c’est un petit ange. Positivement. Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité.

Tout à coup Thérèse sent qu’on lui tire la jupe. Elle se retourne.

— Que voulez-vous, mon mignon ?

— Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les grandes.

Thérèse en fait un paquet et les remet généreusement entre les mains de Trott. C’est bien dommage qu’elles ne soient pas blanches. Enfin !

— Je voudrais aussi avoir une ficelle.

Justement Bertrand en a une dans sa poche. C’est parfait. Trott s’assied par terre et se met à l’ouvrage. C’est excessivement difficile. Mais avec beaucoup de travail il arrivera…