Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux vagues se sont fixés et qu’elle regarde Trott avec sympathie. Il n’y a pas à dire, elle le regarde. Et qu’est-ce que c’est que cette grimace-là ? Quand elle va pleurer, elle n’ouvre pas la bouche comme cela. C’est qu’elle ne pleure pas… elle rit, ou du moins elle sourit d’un drôle de petit sourire, et elle agite sa main d’un air tout content. Trott est gonflé d’orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce qu’elle voulait. Et il reprend de plus belle :
— Le san-guimpure, abreuver lérisson !
Les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier ont passé. Alors ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l’égide de Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête s’arrête et jette un cri :
— Chéssu !
Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur la râpe avec le couteau, et hurlant d’une voix atrocement fausse une Marseillaise fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne d’allégresse.
V
MADEMOISELLE LUCETTE
Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air capable et supérieur :
— Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier « ouin-in-in », c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y entasser. Eh ! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des robes de soie. « Papa » et « maman » sont pour Mlle Lucette des idées infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de savoir si elles sont de plaisir ou de douleur : quand les choses du dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve : gueu-gueu-gueu ; et quand c’est le contraire, on entend : ouin-in-in. Et il y a une foule de sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs, viennent de s’estomper en nous ; il y a dans notre âme un petit fond trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas ; plus tard, jamais elle ne s’en souviendra ; mais elles s’empilent et s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive. Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et de très développé.
En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue. Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse, embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire assister au défilé prodigieux des « pensées » qui tourbillonnent sous son crâne, hélas ! toujours déplumé.