— Peut-être que demain matin le bateau de ton papa passera en vue de la côte. Nous irons au premier dans ma chambre, et j’espère qu’avec la longue-vue nous l’apercevrons.
Cette perspective est d’une joie un peu triste. Ce sera bien loin, ce bateau. Pourtant Trott se réjouit un peu. C’est tout de même quelque chose, quelque chose d’inattendu. Ce sera comme un dernier adieu.
Trott va se coucher. Et toute la nuit il a des rêves agités et bizarres : de grands bateaux aux voiles blanches s’enfuient dans les lointains avec des vitesses fantastiques ; et l’on voit vaguement des hommes qui agitent leurs mouchoirs et disparaissent…
Au matin, à peine debout, Trott se précipite chez sa maman. Il dit très vite bonjour et interroge du regard… Il est encore trop tôt.
— Le bateau ne sera en vue qu’à dix ou onze heures. J’ai encore une ou deux lettres à écrire, elles sont très pressées. Je t’appellerai dès qu’il sera là. En attendant, puisque c’est jeudi, tu pourras aller t’amuser avec Lucette.
Trott aurait mieux aimé rester auprès de sa maman et guetter avec elle cet instant solennel où le bateau passera. Il a un petit soupçon, que peut-être ces lettres à écrire sont un prétexte pour le renvoyer. Mais il ne faut pas insister. Ça pourrait faire de la peine à maman. Avant tout, il s’agit d’être bien sage et de faire ce qu’on doit. Donc, il ira s’acquitter de la tâche qu’on vient de lui confier. Heureusement, ce n’est pas très difficile.
Mlle Lucette sait que sa personne est la raison d’être du tout ; toute la création n’a pour but que de subvenir à ses besoins et à ses caprices ; sans doute elle ne le conçoit pas nettement, mais l’idée qu’en dehors d’elle quelque chose pourrait avoir une existence propre lui semblerait monstrueuse si elle pouvait arriver à la concevoir. Elle supporte bien malaisément que, dans une chambre où elle se trouve, un quelconque des esclaves qui l’entourent se livre à une occupation qui ne lui soit pas directement profitable. Elle considère un acte de ce genre comme une usurpation manifeste, comme un empiétement sur ses droits propres, qui sont la règle première de toute action. Quand nounou essaye de coudre ou maman d’écrire dans le local qu’elle honore de sa présence, cela va très bien tant qu’elle ne remarque pas que leur attention n’est pas absorbée par sa propre personne. Mais, du moment où elle s’aperçoit que ces êtres secondaires osent aspirer à une activité subjective et étrangère à son utilité personnelle, elle se voue immédiatement à la tâche de leur démontrer l’inanité de leurs prétentions. Violences physiques, menaces, accès de rage, imprécations, sourires, gémissements, amabilités, elle n’épargne rien pour arriver à ses fins. Il est inutile d’ajouter qu’elle y arrive toujours, et que nounou domptée et maman exténuée, abandonnant bientôt la couture ou la lettre commencée, rendent les armes à leur vainqueur.
Mais, si Mlle Lucette supporte difficilement d’être négligée, il faut reconnaître que, du moment que l’on s’est dévoué à son service, elle s’accommode assez volontiers, à part les heures de caprices, des divertissements qu’on veut bien lui offrir. Elle n’est pas de ces blasés qui affectent d’avoir tout épuisé et qui dédaigneraient la lune si on la leur apportait sur un plateau, en disant : « Connu. J’ai déjà vu ça planté là-haut dans le ciel. »
Mlle Lucette porte un intérêt exubérant à une multitude de choses. La nature lui semble pleine des phénomènes les plus captivants. Elle possède au plus haut point le talent, si par là il faut entendre avec Tolstoï la faculté de voir toute chose sous un angle original, différent de celui du vulgaire. Un morceau de papier, offert d’une manière convenable, peut être pour elle une source de jouissances indicibles. Pourvu qu’on lui dise « Coucou » et « La voilà », elle ira bien se cacher une cinquantaine de fois derrière une chaise et puis reviendra se jeter dans les bras de son interlocuteur. Également, elle consentira, pourvu qu’on l’encourage de temps en temps, à frotter indéfiniment un meuble avec un chiffon comme elle a vu faire à nounou — beaucoup moins longuement. Le monde, les êtres et les choses sont pleins de ressources et d’amusements. Mais, pour les goûter, Mlle Lucette a besoin d’une approbation extérieure qui stimule son activité. Une aide même légère lui est suffisante. Mais elle est nécessaire.
Trott n’éprouve donc pas de difficulté à remplir sa tâche. Il y réussit même si bien que nounou peut se livrer paisiblement à de délicats travaux d’art sur un bas troué. Il commence par informer Mlle Lucette que tout à l’heure le bateau de papa va passer. Mlle Lucette court à la fenêtre, tape contre les carreaux et puis s’en retourne avec des pépiements d’allégresse ; elle répète plusieurs fois cette manœuvre sans se lasser. De son côté, Trott, assis sur le parquet, essaye avec un bout de crayon de dessiner le portrait dudit bateau. On ne peut pas dire que ce soit excessivement ressemblant. Les mâts sont un peu de travers, et il semble que le bateau lui-même ait une drôle de forme. Pourtant il y a certainement quelque chose. Peut-être que Trott pourra demander à sa maman de l’expédier par le prochain courrier à son papa. Cependant Mlle Lucette en a assez de courir à la fenêtre, et elle prétend s’emparer du crayon de Trott et de son papier. Trott est un peu humilié du peu de cas qu’elle fait de son œuvre. Mais, après tout, il se rend compte qu’elle laisse à désirer, et généreusement il lui en fait l’abandon. Mlle Lucette se met à gribouiller quelques secondes avec le crayon. Elle se dispose ensuite à l’avaler, mais Trott s’y oppose ; mécontente, elle essaye de se rattraper sur le papier ; Trott le confisque également. Elle va se fâcher… Mais non, Trott a fait du papier une grosse boule et la lui jette sur le nez. L’extrême originalité et la drôlerie incomparable de cette action la charment. Elle se baisse pour ramasser le papier et le lance en l’air. Puis Trott le reprend et le jette encore. Et ensuite c’est de nouveau son tour. On ne peut rien imaginer de plus amusant que ce jeu-là. Ce sont des petits cris et des éclats de rire sans fin. Nounou s’amuse un peu moins, car de temps en temps elle reçoit la boule sur le nez ou Lucette dans les jambes. Pourtant sa reprise avance…