—Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.
—À votre aise, dit le vieillard.
«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec Mademoiselle. Il a l'air mécontent.
—Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous eût amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui souffre, c'est tout naturel.
—Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.
—Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? Oh! que vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à leur mort, sont petits, petits, petits.
Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée, releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe étonné et alla commander son dîner.
Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente; Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.
Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le chemin lui parut trop court.