Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note: «Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».
—J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère moi-même pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.
—La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue la France dans l'Ouest.
—C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais l'électeur français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes fermiers, gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours aux réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de polonais.»
—Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.
Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de tabacs, de tronçons de chemin de fer.
—Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais le moyen de l'éviter?
—Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... ce qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible quand la nation votera toute entière.
—Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu d'irritation. Ce serait l'anarchie.
Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements préparatoires: