«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le suffrage restreint.»

Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il expliqua:

«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps... or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre, c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?... Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux: excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre... comprenez-vous?

—Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.

Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et regarda Philippe avec malice.

—D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier... ensuite Napoléon n'était pas un tyran.

—Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son droit divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran, c'était un chef.

—Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il, qu'elle soit courte et...—Courte et claire, dit Portalis.—Oui, dit Bonaparte, courte et obscure.

—Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est fort comme du Machiavel.

—Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé comme tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu...