—Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il. C'est un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette jeune folle?

—Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il douloureusement.

—Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine.

—Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez trop subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous Orphée, cela donnera de l'air.

On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit:

—Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un homme ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas l'aimer.

Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur à la Réforme, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le monde quelques jugements satiriques et vigoureux.

Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter.

[VIII]

Lucien Malessart au Préfet de Police.

«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.

«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.

«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite aujourd'hui.

«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.

«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.

«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.

«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne les découvre.

«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.

«a) la jeunesse des Écoles—elle aime le bruit et les événements, et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités hors de Londres.

«b) les impuissants—avocats sans causes, médecins sans patients, écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner honorablement leur vie.

«c) les ouvriers des faubourgs—bien intentionnés, braves gens par nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils n'ont rien à perdre.

«d) les réfugiés politiques, exilés de pays étrangers et qu'on a le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.

«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature des écrits qui seront ainsi répandus.

«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»