—Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression d'un sentiment respectueux et tendre.

—Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans votre niche et n'en bougez point.

Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la Société secrète des Saisons.

Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis, un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très négatif.

«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra, jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant. Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion impénétrable, dans une prudence inflexible.

—Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.

—C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était le préfet de police.

Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le sien.

Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées; l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte; le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à ceinture bleue, rose ou lilas.

Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui prononçaient haut et dru: