—Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie, quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre, et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction. Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre les autres.
Tout cela est admirable.»
Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré et les invita à dîner.
Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.
Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.
Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade, la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête un article de la Réforme et Geneviève au piano chantant les Deux Grenadiers.
Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait de salon et de salle à manger.
—Et vous ne vous ennuyez jamais?
—Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.
—Pourquoi faire, mon Dieu?