Rupert Brooke (Lettres).
[I]
Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes, vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.
Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les mouvements des taches bleu vif des blouses.
Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante qu'eût enviée Frédérick Lemaître.
L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer la Dame blanche. Des cercles tracés à la craie sur les pavés représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre suivant les mouvements du dialogue.
La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua, toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de vaudeville à la mode:
Que le Beefsteak s'allume sous la treille;
Que chaque fille possède un amoureux;
Buvons, chantons, cette liqueur vermeille;
Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux.
—Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on demander de plus à un poète?
Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre de la nature: