Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers: puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement, liberté, et l'on se couchait très tard.

*
* *

Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait cette sécheresse un peu glacée.

Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature singulière.

Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre d'apprentissage du fonctionnaire»:

«Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et non pas un moyen.

Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents.

Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton égal...

—Assez protesta Geneviève.

—C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»