Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa politique ne l'eût approuvé.
Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus d'indulgence amusée que Philippe.
Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.
—À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes, représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.
«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.
—Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...
—Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage, c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.
Il la regarda hardiment.
—Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous le vouliez ou non...
Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec leurs hommes d'armes le vaudeville final: