—Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire... Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans la politique d'opposition le journal La Réforme. Avant la fondation de La Réforme, la presse républicaine se composait du seul «National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le citoyen Flocon qui dirige La Réforme est vraiment l'homme de nos idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon, madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti républicain est menacé dans l'existence de La Réforme; nous avons deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M. Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher, le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres. M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles; je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.
—Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.
—Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...
—Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot là-dessus.
Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui demander de l'argent.
—Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme, empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.
Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière, surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les numéros des maisons de Paris.
C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire, car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.
Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour être un grand politique, non pour être un naïf.
Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son bras.