—Entrez.
Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.
—Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen Malessart qui est, je crois, de vos amis.
Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné à plaire ou à jeûner.
Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but important de sa mission.
—Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait soudain ce gros homme sympathique.
Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de Ledru-Rollin.
—Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.
Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la joie de son sourire.
Caussidière loua le vin gris.