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Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.

De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.

GENDARMERIE de la SOMME

LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 3 août 1847.

n° 179

MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,

«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:

«Français,

«L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la peine à vivre, il n'aura rien, lui.

«Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!

«Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui.»

GENDARMERIE de la SOMME

LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 4 août 1847.

n° 180

«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, l'inscription séditieuse suivante:

«Du pain à vingt sous, ou la République!»

«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!

Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité. Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses travaux.

Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement, agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur Viniès.

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Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables ébranlèrent sa porte.