—Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité, il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même me l'a avoué.
—Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du Préfet de police.
—Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...
[VII]
Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille folies et s'habilla pour sortir.
Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de glace bleue.
—Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!
En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme Urbain son épicière.
—Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau.
—Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?