Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant la Marseillaise et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.

La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.

Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs, quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent leurs casquettes.

«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui regardait comme lui ce spectacle étrange.»

L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M. Guizot.

Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme. On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture. Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.

Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.

Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition révolutionnaire.

Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda bravement.

—Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture ne se montre pas, nous sommes foutus! »