Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte, suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était Lucien Malessart.

—Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon vieux.

—Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?

—Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé... Il est préfet de police.

—C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le Gouvernement provisoire?

—Qui est le Gouvernement provisoire?

—C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme, nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...

—Qui est-ce Albert?

—Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand notre gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière lui.»

Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.