—Il l'était, Monsieur, me dit mon concierge d'un air de reproche et d'une voix tragique. Nous avons enterré Mme Lecadieu il y a un an, la veille de la Saint-Charlemagne.
—Au fond, c'est vrai, pensai-je, elle devait avoir près de soixante-dix ans, Mme Trélivan... La vie de ce ménage a dû être bien étrange.
Et la curiosité l'emportant sur l'antipathie, je demandai encore:
—Elle était beaucoup plus âgée que lui, n'est-ce pas?
—Monsieur, dit-il, ce que je vais vous dire va vous sembler incroyable, mais je ne l'avais jamais vue. C'étaient des gens qui vivaient tout seuls... une maison fermée... Oh! lui, il n'y a rien à dire... Il faisait bien régulièrement ses visites, mais elle, elle était fière...
Je vis qu'il allait me raconter toute l'histoire et, me hâtant de profiter de sa première offre, je traversai la cour d'honneur. C'était un ancien cloître du Quinzième, un peu déshonoré par des fenêtres trop nombreuses à travers lesquelles on apercevait des bancs et des tables fendillés. À gauche, un escalier voûté descendait vers une cour plus petite entourée de maigres arbres. Au pied de cet escalier, deux personnages se tenaient debout: un homme qui me tournait le dos et une grande femme au visage osseux, aux cheveux gras, dont le corsage de flanelle à carreaux était soulevé en cercle rigide par un corset citadelle à la mode ancienne. Ce couple paraissait engagé dans une conversation animée. Le passage voûté, faisant tuyau acoustique, m'apporta une voix qui évoqua avec une extraordinaire netteté le palier du dortoir de Normale et voici ce que j'entendis:
—Oui, Corneille est peut-être plus fort, mais Racine est plus tendre, plus délicat. La Bruyère a dit avec beaucoup d'esprit que l'un peint les hommes tels qu'ils sont; l'autre...
Entendre dire de telles platitudes à une telle interlocutrice, et penser qu'elles étaient dites par un homme qui avait été le confident de mes premières idées et l'influence la plus forte que que j'eusse subie dans ma jeunesse, cela me parut si étrange et surtout si pénible que je fis sous la voûte deux pas brusques vers lui. Il tourna la tête, découvrant une noble barbe carrée grisonnante, un grand crâne chauve. Mais c'était bien Lecadieu. Lui aussi me reconnut aussitôt, et son visage prit une vague expression d'ennui et presque de douleur qui disparut immédiatement sous un sourire artificiel.
Assez ému, ne désirant pas parler du passé devant la surveillante à tête de gendarme, j'invitai rapidement mon ami à déjeuner et lui donnai rendez-vous à midi dans le restaurant de l'endroit. Quand j'y arrivai, après avoir vu comme il convenait l'Ingres douteux du Musée et la crypte de la cathédrale, Lecadieu était déjà là et poursuivait avec la patronne, petite femme grasse aux accroche-cœurs noirs, une conversation érudite et badine dont les dernières phrases me soulevèrent le cœur. Je me hâtai de l'entraîner vers une table.
Vous connaissez cette volubilité inquiète des hommes qui redoutent une allusion pénible. Dès que la conversation tend à s'approcher des thèmes «tabou», une fausse animation dénonce leur anxiété. Leurs phrases sont alors comme ces trains vides que le commandement fait circuler dans les secteurs vulnérables pour détourner une attaque prévue. Pendant tout le repas, mon Lecadieu ne cessa de parler avec une éloquence facile, fluviale, banale jusqu'à l'absurde, de la ville de B..., de son collège, du climat, des élections municipales, des intrigues des professeurs-femmes.