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En ce temps-là, j'étais, comme Lecadieu, bien jeune, et ce coup de théâtre avait quelque chose de si dramatique que j'en acceptai la fatale nécessité sans penser à la discuter. Plus tard, quand j'ai réfléchi à ces événements de sang-froid et avec quelque connaissance des hommes, j'ai compris que Trélivan avait habilement profité de l'inexpérience d'un enfant pour déblayer sa propre vie avec peu de dégâts. On ne pouvait l'en blâmer. Il y avait longtemps qu'il désirait se débarrasser d'une femme infidèle et qui l'ennuyait. Il avait connu l'existence du premier amant, «l'ami politique», mais avait hésité à déclencher un scandale qui eût atteint et peut-être divisé le parti, et surtout qui l'eût exposé à retrouver dans son monde cette femme remariée dont la présence lui eût été désagréable. L'exercice de la politique lui avait appris à attendre et il avait guetté patiemment l'occasion favorable.

Il n'en pouvait trouver de plus belle: Un adolescent écrasé par son prestige; sa femme écartée de Paris pour longtemps, pour toujours peut-être si elle suivait son amant (et il était probable qu'elle le suivrait parce qu'il était jeune et qu'elle l'aimait); ses enfants enfin, auxquels il tenait, confiés à lui sans discussion possible. Il avait vu là une partie sûre à jouer et l'avait gagnée sans effort.

Quinze jours plus tard, Lecadieu avait disparu de notre vie. Il écrivit quelquefois, ne parut pas au concours d'agrégation de cette année-là, ni au suivant. Les ondes soulevées par cette chute diminuèrent, disparurent. Un faire-part m'annonça son mariage avec Mme Trélivan. Je sus par des camarades qu'il était agrégé, par un inspecteur général qu'il avait été nommé au lycée de B..., poste très demandé, «grâce à des influence politiques», puis je quittai l'Université et l'oubliai, avec beaucoup d'autres.

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L'an dernier, les hasards d'un voyage m'ayant conduit à B..., j'eus la curiosité d'entrer au lycée qui est installé dans une ancienne abbaye et l'un des plus beaux de la France, et de demander au concierge ce qu'était devenu M. Lecadieu. Ce concierge était un homme gras et pompeux qui, sans doute à force de promener dans une atmosphère chargée de science le cahier des absents et celui des retenues, avait acquis une sorte de pédantisme vulgaire tout à fait antipathique.

—M. Lecadieu? me dit-il... M. Lecadieu appartient au corps des professeurs de ce lycée depuis plus de vingt ans, et nous espérons qu'il y attendra sa retraite... D'ailleurs, si vous voulez le voir, vous n'avez qu'à traverser la cour d'honneur et à descendre dans la cour des petits, par l'escalier de gauche. Il est certainement par là à causer avec la surveillante.

—Comment! Le lycée n'est pas en vacances?

—Si, mais Mlle Septime accepte de garder quelques enfants dans la journée pour des familles de la ville. M. le Proviseur veut bien l'y autoriser, et M. Lecadieu vient lui tenir compagnie.

—Tiens! Mais il est marié, Lecadieu, n'est-ce pas?