—Tu est ridicule, Lecadieu, dit-il.

L'autre se redressa vivement.

—Enfin, lui dis-je, qu'est-il arrivé?... Mme Trélivan? Pourquoi tant de mystères?

Pendant quelques minutes il refusa de répondre. Puis convaincu sans doute de l'inutilité de sa tardive discrétion, poussé aussi par un besoin vif de se raconter, il se leva, alla devant sa glace, remit en ordre ses cheveux et sa cravate et dit avec une grande fermeté:

—Évitons au moins l'hypocrisie... Aujourd'hui, après ma leçon, Trélivan m'a fait demandé de passer à son bureau. Il m'a dit «bonjour, mon ami» et sans un mot de plus m'a tendu deux de mes lettres... Oui, j'avais eu la sottise d'écrire des lettres sentimentales... J'ai été... comment vous dire?... effondré... J'ai balbutié je ne sais quoi, des phrases incohérentes sans doute. Lui m'écoutait, tout à fait calme. Je me sentais jugé, mesuré... Il faut le connaître, vous savez, Trélivan... Un grand bonhomme... C'est ce qu'il y a de plus terrible... Enfin comme je concluais par le classique: «Je suis à votre disposition», il a secoué la cendre de sa cigarette: «Non, je vous en prie, m'a-t-il dit. Je voudrais que nous traitions cette affaire en hommes... Vous aimez ma femme; vous le lui écrivez. Elle vous aime aussi et ne le nie pas... Pour moi, je la vois à peine, comme vous avez pu le constater; nos enfants sont assez grands pour pouvoir se passer d'elle... je n'ai pas de fille... Je vais donc divorcer... Seulement, je suis un homme public et mon divorce fera quelque bruit. Pour réduire ce scandale au minimum, j'ai besoin de vous. Je vous offre une issue correcte, honorable... je ne veux pas que ma femme, restée à Paris pendant le procès, alimente, volontairement ou involontairement, les colporteurs de potins et les petits journaux à anecdotes... Je vous demande de partir, et de l'emmener. Je préviendrai votre directeur et vous ferai nommer professeur dans un collège de province...—Mais, Monsieur, lui dis-je; je ne suis pas agrégé.—Eh bien? ce n'est pas indispensable. Soyez tranquille; j'ai encore assez d'influence au ministère pour faire nommer un professeur de sixième. D'ailleurs rien ne vous empêche de continuer à préparer votre agrégation et de vous y présenter l'an prochain. Je vous ferai alors donner un poste meilleur... Surtout ne croyez pas que je me prépare à vous persécuter... Bien au contraire. Vous vous trouvez dans une situation difficile, pénible; je le sais, j'en tiens compte et si vous acceptez mes conditions, je vous aiderai à en sortir... Si vous les refusez, je me verrai obligé d'user des armes légales.»

Il y eut un silence; puis Klein demanda:

—Les armes légales?... Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qu'il peut te faire?

—Oh! tout... le procès en adultère... Et puis un homme comme lui peut fermer toute carrière. Résister serait fou. En cédant au contraire... qui sait?

—Tu as accepté?

—Je pars dans huit jours, avec elle, pour le collège de Luxeuil.