—Pardon, interrompit l'un de nous, ont-ils créé la sensibilité de leur temps ou l'ont-ils simplement notée?

—Notée? Jamais, cher ami... Les types que dessine le grand écrivain sont ceux qu'une époque souhaite, non ceux qu'elle offre. Le chevalier courtois et galant de la chanson de geste a été imaginé dans un milieu de brutes, puis il a transformé ses lecteurs. Le héros désintéressé du cinéma de Los-Angeles est celui d'une nation d'hommes d'argent. L'art présente des modèles, l'homme les réalise, et en les réalisant les rend inutiles en tant qu'œuvres d'art. Quand la France fut pleine de Manfreds et de Renés véritables, elle se dégoûta du romantisme. Proust va nous faire une génération d'analystes qui auront horreur du roman d'analyse et n'aimeront plus que de beaux récits tout nus.

—Excellent sujet de conte d'Hoffmann ou de Pirandello, dit le jeune Bazire: les personnages du romancier s'animent et le maudissent...

—Rien n'est pourtant plus certain, cher ami, et cela est vrai jusqu'aux détails... Les gestes mêmes de vos personnages deviendront un jour des gestes de chair. Vous souvenez-vous d'une phrase de Gide: «Que de Werther secrets s'ignoraient qui n'attendaient que la balle du Werther de Gœthe pour se tuer?...» Je connais, moi, un homme dont la vie entière a été transformée par un simple geste d'un héros de Balzac.

—Avez-vous lu, dit Beltara, qu'à Venise, pendant toute une saison, un groupe de Français imagina de prendre les noms des principaux personnages de Balzac et de feindre leurs caractères? On ne rencontrait plus au café Florian que Rastignac, de Marsay, Nathan, la duchesse de Maufrigneuse; plusieurs des actrices tinrent à honneur de jouer leur rôle jusqu'au bout...

—Ce dut être charmant, reprit Renaud; encore n'était-ce qu'un jeu, tandis que pour l'homme dont je vous parle, ce fut sa vie réelle, sa vie unique, qui changea soudain de direction sous l'impulsion d'un souvenir littéraire. C'était un garçon que j'ai eu comme camarade à Normale et qui se nommait Lecadieu..., l'homme le plus remarquable, et de loin, d'une promotion qui n'était pas médiocre.

—Remarquable en quoi?

—En toutes choses... Une âme forte, étrange... le besoin de se faire une doctrine, de tout remettre en question pour tout reconstruire à sa mesure... besoin dangereux, illusoire, mais qui tout de même chez les adolescents est un des signes de la grandeur... Comme écrivain, comme orateur, il avait déjà du talent... Jamais le ton «scolaire»... D'ailleurs il lisait surtout des romans, et Stendhal, Balzac étaient ses dieux.

Il leur ressemblait un peu par la carrure. Bâti en force, il était laid, mais de cette laideur intelligente, empreinte de bonté, et comme monumentale qui est presque toujours l'enveloppe du grand romancier. Je dis «presque toujours», parce que d'autres tares moins visibles, le manque de caractère, un vice, peuvent provoquer ce besoin de se réincarner qui est nécessaire pour faire un créateur. Mais Tolstoï jeune était hideux, Balzac massif, Dostoïevski faunesque et le visage du jeune Lecadieu me rappelait celui d'Henri Beyle au moment où il quitte Grenoble.

On devinait qu'il était pauvre; il m'emmena plusieurs fois chez son beau-frère, un mécanicien de Belleville chez qui l'on déjeunait dans la cuisine et qu'il montrait à toute l'École avec une sorte d'ostentation. Sentiment très «Julien Sorel», et tout faisait voir en effet que ce caractère le hantait. Quand il parlait de la scène où Julien dans le jardin obscur saisit sans amour la main de Mme de Rénal, il avait l'air de raconter sa vie. Les circonstances ne lui permettaient d'essayer son audace que sur des servantes de bouillon Duval ou des modèles de la Rotonde, mais il attendait avec impatience le moment où il pourrait soumettre des femmes orgueilleuses, ardentes et chastes.