«Forcer l'entrée de ces salons par une grande œuvre que l'on ne puisse négliger, me disait-il, oui c'est possible... Mais avec quelle lenteur! Et d'ailleurs comment faire un bon roman sans connaître des femmes vraiment achevées?... Un avenir politique? Il y faut un patron. Comment le séduire sans le rencontrer? Une maîtresse distinguée m'épargnerait dix ans d'écoles et de basses intrigues.»

Un jour, comme il avait oublié son carnet de notes sur une table, nous l'avions feuilleté et nous étions tombés sur une page étonnante. En tête, on lisait comme une sorte de titre: Points de repère, puis au-dessous:

Musset à vingt ans est un
grand poète. Rien à faire.
Hoche, Napoléon à vingt-quatre
ans sont généraux en
chef. Rien à faire.
Gambetta à vingt-cinq ans
est un avocat illustre. Peut-être.
Stendhal ne publie Le Rouge
et le Noir qu'à quarante-huit
ans. Voilà qui laisse de l'espoir.

Cet agenda de l'ambition nous parut alors assez ridicule, bien que l'hypothèse: Lecadieu, homme de génie, fût en somme loin d'être absurde. Dans toute vie de grand homme possible intervient à un moment imprévisible un événement minuscule qui déclenche le succès. Que serait devenu Bonaparte sans Vendémiaire à Saint-Roch? Byron sans le coup de fouet des critiques écossais? Rien sans doute que de fort ordinaire. Encore Byron boitait-il, ce qui, pour un artiste, est une force, et Bonaparte, timide, craignait les femmes. Notre Lecadieu, lui, était laid; il était pauvre; il avait du talent, mais trouverait-il son Saint Roch.

* * *

Au début de notre troisième année le directeur de l'École fit appeler dans son bureau quelques-uns d'entre nous. Ce directeur était Perrot, le Perrot de l'Histoire de l'Art, un brave homme qui ressemblait à la fois à un sanglier fraîchement sorti du bain et à un Cyclope, car il était borgne et formidable. Quand on lui demandait un conseil d'avenir, il répondait: «En sortant d'ici, tâchez de trouver une bonne place, bien payée, avec peu de travail.» Ce jour-là, il nous annonça que le député Trélivan souhaitait qu'un Normalien voulût bien donner des leçons particulières à ses fils.

Nous connaissions Trélivan, ancien ministre de l'Instruction publique, ancien Président de la Chambre, le plus cultivé, le seul spirituel des hommes d'État de ce temps-là. Dans sa jeunesse, il avait étonné le Quartier Latin en récitant debout sur une table les Catilinaires et les Philippiques. Le père Hase, le vieux professeur de grec de la Sorbonne, disait n'avoir jamais eu un meilleur élève, et vraiment il ne semblait pas que les succès politiques l'eussent trop gâté. Il conservait ce dédain du succès sans lequel le succès marque la fin d'un esprit et une sorte de fantaisie dans le langage et les attitudes qui nous enchantait. Cette idée même de désirer pour ses enfants, plutôt qu'un de leurs maîtres ordinaires, un précepteur aussi jeune que nous l'étions tous, semblait bien de Trélivan et nous plut.

J'aurais accepté volontiers d'aller chez lui quelques heures par semaine, mais Lecadieu comme «cacique» avait un droit de priorité et sa réponse était facile à prévoir. Il trouvait là l'occasion qu'il devait si fort souhaiter; il entrait de plain-pied chez un homme qui avait été puissant et le serait encore, dont il pourrait quelque jour devenir le secrétaire et qui certainement allait le lancer dans ce monde mystérieux que notre camarade prétendait dominer. Il accepta avec joie. Perrot lui conseilla de profiter de ce «haut patronage» pour se faire donner une belle place où il «croûtillonnerait» pendant le reste des jours. Le lendemain, il entrait en fonction.

J'étais son meilleur ami et son confident. Presque chaque soir nous avions ensemble, sur le palier du dortoir, de longs entretiens. Je sus dès la première semaine qu'il était désappointé, n'ayant vu Trélivan qu'une fois, le premier jour. Le ministre vivait peu chez lui. Il avait prié sa femme, avec une politesse ironique, de s'entendre avec M. Lecadieu. Mme Trélivan paraissait avoir trente-cinq ans; elle était très belle, ou du moins avait semblé telle à mon ami.

Le dimanche suivant, nous fûmes invités à déjeuner par un de nos anciens professeurs, alors devenu député. C'était un ami de Gambetta, de Bouteillier, de Trélivan, et Lecadieu en profita pour se renseigner.