—Qu'est-ce c'est que Mme Trélivan?

—Mme Trélivan?... C'est la fille d'un préfet... bonne bourgeoisie. J'ai dîné chez elle...

Lecadieu, penché sur la table, l'écoutait avec une extrême attention:

—Est-elle honnête? demanda-t-il brusquement.

—Qui? Mme Trélivan?... ça, mon ami... On lui prête des amants; moi, je n'en sais rien... Cela paraît vraisemblable. Trélivan s'occupe fort peu d'elle et la regarde d'un air plus sarcastique que tendre.

—Et vous croyez. Monsieur, qu'il tolérerait?

—Tout est possible... À Paris, vous savez... Le député de Caen écarta les mains en hochant la tête et parla des élections prochaines.

* * *

Les femmes auxquelles le monde a fait une réputation de légèreté semblent condamnées à vivre ensuite la vie qu'on leur a attribuée. Nous voyons dans un être ce que nous nous attendons à y trouver, et comme les signes du visage peuvent être interprétés de mille façons, tel jugera provocante la femme qu'il sait facile et que tel autre moins renseigné jugera simplement aimable. La certitude de réussir donne confiance à des timides et c'est ainsi qu'une femme, honnête par goût, et d'ailleurs peu sensuelle, mais livrée en otage aux désirs des hommes par des propos calomnieux, finit par céder sans plaisir à des amants dont le nombre toujours plus élevé l'étonne et la décourage.

Dès le lendemain de cette conversation, Lecadieu chez les Trélivan se considéra comme un amant heureux. Assis entre ses deux élèves, il s'admirait pour une rouerie que rien n'avait encore prouvée. Bientôt il put me dire avec satisfaction que Mme Trélivan assistait à ses leçons. Il la regardait avec une audace croissante. Elle portait toujours des robes assez ouvertes qui laissaient deviner la naissance des seins sous un voilage de tulle. Ses épaules et ses bras montraient cette fermeté pleine qui précède, sans le laisser prévoir, l'empâtement de la maturité. Le visage était sans rides ou du moins Lecadieu trop jeune pour en découvrir les imperceptibles sillons. Quand elle s'asseyait, elle découvrait des chevilles très fines que le léger grillage de la soie semblait soustraire à la matière charnelle. Ainsi elle apparaissait à Lecadieu à la fois divine par sa beauté et par les ombres savantes qui enveloppaient sa forme animale, accessible pourtant puisque la légende la disait faible.