Les conversations de mon ami et de Mme Trélivan, qui d'abord n'avaient eu d'autre sujet que les livres et la conduite des enfants, furent assez vite transformées par lui en cette sorte de badinage à la fois si grave et si futile qui sert presque toujours de prélude à l'amour. Avez-vous remarqué que, dans les conversations entre homme et femme, le ton plaisant n'est là que pour masquer l'intensité du désir? On dirait que, conscients de la force qui les emporte et du danger qui les menace, ils s'efforcent de protéger leur repos par la feinte indifférence de leurs discours. Alors tout trait est allusion, toute phrase est un coup de sonde, tout compliment une caresse. Alors discours et sentiments glissent sur deux plans superposés, et le plan supérieur où passent les mots ne peut être interprété que comme signe et symbole de l'autre où se meuvent des images confuses et grossières.
Cet ardent normalien qui voulait dominer la France par son génie se pliait à parler là des dernières pièces jouées, de romans, de robes même, et du temps qu'il faisait. Mais en parlant il regardait cette main que Julien avait saisie, cette taille que Félix de Vandenesse avait prise, et il préparait par avance les gestes décisifs.
Toutefois il concevait mal comment il passerait à ceux-ci. Les deux enfants étaient toujours présents. En vain guettait-il dans les yeux de Mme Trélivan un encouragement ou un signe d'intelligence. Elle le regardait avec un calme parfait, avec un sang-froid qui ne laissait place pour aucune hardiesse de hasard.
Chaque fois qu'il sortait du petit hôtel que les Trélivan habitaient dans l'île Saint-Louis, il errait le long des quais en méditant: «Je ne suis qu'un lâche... Cette femme a eu des amants... Elle a au moins quinze ans de plus que moi... Elle ne peut être bien difficile... Il est vrai que son mari est un homme admirable. Mais les femmes voient-elle ces choses? Elle semble s'ennuyer à la folie.» Et il se répétait avec fureur: «Je ne suis qu'un lâche... Je ne suis qu'un lâche.»
Il se serait moins méprisé s'il avait alors mieux connu l'état véritable du cœur de Mme Trélivan, renseignement que j'eus, moi, beaucoup plus tard par une amie de cette dame qui avait joué auprès d'elle, en cette période de sa vie, le rôle que je remplissais auprès de Lecadieu.
Thérèse Trélivan avait été élevée par un père voltairien et républicain, type de bourgeois français devenu rare aujourd'hui, mais très commun vers la fin de l'Empire. Cet homme avait fait instruire sa fille en dehors de toutes croyances religieuses, dans une sorte d'évangélisme démocratique inspiré de Renan et de Renouvier. À vingt ans elle avait transformé ses premières ardeurs de jeune fille en apparente passion politique et «fait une poussée» de vertu. En épousant Trélivan, jeune et déjà célèbre député d'opposition, elle avait imaginé la belle vie d'un couple consacré à l'apostolat. Elle s'était vue inspirant les discours de son mari, les copiant, soutien fidèle dans les échecs, compagne effacée et précieuse dans le succès. Ceux qui l'ont connue en ce temps là disent tous que sa naïveté, sa confiance étaient charmantes à voir. La vie devait lui offrir un spectacle bien décevant.
Trélivan, intelligence presque trop rapide, esprit sarcastique, réaliste et d'une grande pudeur d'enthousiasme, avait été beaucoup moins séduit qu'agacé par l'ardeur, peut-être maladroite, de sa femme. La naïveté plaît aux contemplateurs; elle irrite les hommes d'action. Surtout il avait éprouvé le terrible ennui qu'inspirent l'admiration et la certitude d'être aimé. Il avait repoussé d'abord tendrement, puis poliment, puis sèchement cette collaboration domestique. Les premières grossesses et les précautions qu'elles imposent lui avaient été prétexte à fuir sa maison et sa femme.
Après six ans de demi abandon, désœuvrée, agitée par un besoin confus de tendresse, celle-ci avait pris pour amant un collègue et un ami politique de Trélivan, homme brutal, exigeant, compromettant, qui lui avait donné par ses vantardises la réputation d'une femme facile, et qu'elle avait fini par haïr. Au moment où Lecadieu était entré dans la maison, elle venait enfin de quitter cet amant, non sans difficultés et déchirements, en se promettant de ne pas le remplacer. Le découragement avait fait d'elle une femme très faible, prodigieusement paresseuse, beaucoup trop indolente pour être méchante, et complètement dépourvue de sensualité.
Les vacances de Pâques vinrent interrompre les études des enfants et donner à Lecadieu le temps d'une méditation assez longue de laquelle il sortit résolu. Le lendemain de la rentrée, après la leçon, il demanda à Mme Trévilan un entretien particulier. Elle crut qu'il avait à se plaindre d'un de ses élèves et l'emmena dans un petit salon. En la suivant il était parfaitement calme, comme on l'est avant un duel quand on a bien pris son parti. Dès qu'elle eut refermé la porte, il lui dit qu'il ne pouvait plus se taire, qu'il ne vivait que pour les minutes qu'il passait auprès d'elle, qu'il avait sans cesse son visage devant les yeux, enfin la déclaration la plus artificielle et la plus littéraire, après laquelle il voulut s'approcher d'elle et lui prendre les mains.
Elle le regardait avec ennui et embarras et répétait: «Mais c'est absurde... Mais taisez-vous donc.» Enfin elle lui dit: «C'est ridicule, cessez, je vous prie, et allez vous-en» d'un ton si suppliant et en même temps si décidé qu'il se sentit vaincu et honteux. Il s'éloigna d'elle et sortit en murmurant: «Je vais demander à M. Perrot de me faire remplacer auprès de vos fils».