Thérèse Trélivan avait trente-neuf ans. Une fois encore, la dernière peut-être, la vie pouvait devenir pour elle un terrible et délicieux mélange de douleur et de joie; une fois encore elle pouvait connaître les rendez-vous, les lettres cachées, les raisonnements sans fin de la jalousie. Son amant serait un adolescent qui peut-être avait du génie; ce rêve de protection maternelle que son mari avait si sèchement interrompu, peut-être allait-elle pouvoir le reprendre avec un homme qui lui devrait tout.

Quand il s'approcha d'elle après un assez long discours qu'elle n'avait pas entendu, elle lui tendit la main et détourna les yeux avec une grâce infinie. Ce mouvement, qui était dans la tradition des héroïnes de Lecadieu, l'enchanta si fort qu'il baisa cette main avec une passion devenue sincère.

* * *

À partir de ce jour, les confidences que je reçu de lui furent beaucoup plus rares. Je pus deviner, malgré ses honorables efforts pour être discret, qu'il était fort amoureux. Il n'avait eu avant celle-ci que des maîtresses tout à fait médiocres; il ignorait à quelle beauté subtile peut atteindre la femme délicate dont le corps participe à la fois de la mouvante grâce humaine et de l'immobile perfection de l'art. Si même, comme nous l'avait dit notre député normand, Mme Trélivan était «insignifiante», elle pouvait étonner et ravir encore un enfant. Et d'ailleurs une femme amoureuse est-elle jamais insignifiante?

Elle lui apprit, entre autres choses, que les grands hommes sont des hommes. Il fut bien surpris de découvrir que ce Gambetta, ce Trélivan auxquels ils avaient toujours pensé comme à César, à Pompée, avait eu jadis ses timidités, ses hésitations. Elle lui montra des lettres d'amour qu'elle avait reçues (et dédaignées) d'un homme d'État qui passait pour le plus solide esprit de la République; elles étaient naïves et romantiques. Elle le fit dîner avec de grands écrivains, de grands savants; il fut étonné et touché en constatant que ces héros étaient accessibles aux passions.

Sa maîtresse lui enseignait, avec un naïf machiavélisme, le chemin de ces estimes qu'il avait crues lointaines. L'un qui était un grand orateur, n'était fier que d'un petit livre sur les jardins, convoitait un fauteuil académique et flattait tout ce qui l'en pouvait rapprocher. Un autre, qui passait pour notre meilleur financier, était si paresseux qu'un secrétaire énergique le gouvernait sans efforts. Un ministre qui avait pour maîtresse une actrice sans talent, était à la merci des régisseurs.

Cette rapide découverte du monde, ce brusque éclairage de la scène, ce droit si nouvellement acquis pénétrer dans les coulisses, paraissaient procurer à Lecadieu des plaisirs toujours renouvelés. Très occupé par des rendez-vous de plus en plus nombreux, par des devoirs mondains, il en était venu à travailler peu. Même son aspect avait changé; il ne pouvait s'habiller chez de grands tailleurs, mais sa façon de se coiffer, de nouer sa cravate dénonçaient l'homme qui cherche à plaire, et non plus à s'imposer.

Nous devions passer au mois de juin notre concours d'agrégation. Il ne le préparait guère, certain d'être reçu, au moins dans un rang médiocre, et décidé à quitter l'Enseignement aussitôt qu'il le pourrait.

* * *

Les chambres des élèves, à Normale, sont des sortes de loges fermées par des rideaux et alignées le long d'un couloir. La mienne était à droite de celle de Lecadieu; à gauche couchait André Klein, maintenant député socialiste de Lyon.