La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout, dit ce soir la paix heureuse et le calme de la vie qui se voit décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour l’accompagner.

L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue, la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de l’enchantement...

Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit, au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie.

LXXVI
UN VIEUX BRETON

En Tréméoc. Novembre.

La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire.

J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison.

Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps des Morts... Dépouillé, montrant ses bras d’athlète, où la peau tendue ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon. Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité qu’en sa verdeur il la voyait naître.

Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre volonté que celle où sa mère obéit.

La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la montagne d’Arrez, allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape, encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue.