De Paris à Plou-Gastel. En juin.

Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.

Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait, énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette multitude.

Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible, s’arrêtait le souffle trouble de la ville.

Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait, et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher, pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent, toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et, comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.

Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide, comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.

Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un visage maigre le regard paisible.

Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on croit déjà lire le regret de la vie.

Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.

Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en loin; et le murmure même n’était pas continu.