Déjà, c’était la Bretagne.
Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la nuit, sous le ciel noir et pourpre.
L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve. Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares. La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans lune,—la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs, de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une, comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel pacifié.
L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise. L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et lourde de la fièvre.
La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence: la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une tristesse auguste.
Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.
Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.
L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée sur l’heure occidentale...
Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.
Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait une chère contrée.