Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur fortune.

Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil levant.

Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.

Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées semble une porte, où la petite fille va entrer...

Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle, le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe. Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...

Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes, les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et, descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les arbres, quand on les aime...

Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.

II
DE LA FENÊTRE

A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.

Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver, y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée contre ces chaudes murailles.