Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier. Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs, marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver chez le roi Cymbeline, dans la forêt.

Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne, depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.

Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir, débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée étroitement,—sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de l’ouvrier.

Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.

XXXVI
LE JOUR DES MORTS

2 novembre. Près de Kemper.

Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer, où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu, parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte, causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts lugubres, où grince le bruit des chaînes: Eh quoi?... Eh quoi?... font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées. Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.

Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les doigts.

—Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.

—Nous non plus, font les femmes.