—Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent, en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux; et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux, dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc! Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.

—Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.

—Je dis qu’elle adore ses oies, donc.

—Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...

—Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la sienne...

—Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et riant sans contrainte, cette fois.

XLV
UN CHAMP
ET
LE CHEMIN MONTANT

Près de Langol...

A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir. Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.

Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la nuit,—la récolte mûre du Tartare.