Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le champ est noir.

A Benodet, vue de la place. 3 octobre.

Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais jamais vu jusque-là.

Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.

Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.

Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.

XLVI
LE BAIN

Au Coq, en Benodet... 24 septembre.

En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin, on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis, arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève, elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient; une tombe, et se relève en riant aux éclats.

Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là; elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre. Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se retroussent, les unes jusqu’aux hanches.