Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou; elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs noms, et les gourmande.

Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est tentante à voir comme un fruit.

Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont chaussées.

Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates, lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil; et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges, elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.

XLVII
LE SOIR SUR LA LANDE

A Kerloc’h. Fin septembre.

Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace, toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les larmes, plus profond que les océans,—et pourtant si proche qu’on le dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème de l’intime douceur.

Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère, et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec précaution sur l’herbe noire.

L’air est doux. Suave, le silence...

Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...